TEXTS
MONTRER L’INENARRABLE
par Boyan Mantchev*
Le projet de Sfumato construit l’idee d’un theatre qui serait un lieu du risque
et du danger. Le theatre n’aurait aucun sens s’il n’essayait pas de creer une
communaute. Le theatre est un espace ou acteurs, metteur en scene et public peuvent
former une communaute, c’est-a-dire partager une experience, en faisant face
a une menace commune, dans l’espace du danger, du risque, qui nous mene hors
de nous memes, dans un dehors, ou etre “ensemble” est possible. Le risque de
ce theatre est un risque du corps et de la pensee (car il ne faut pas separer
le corps de la pensee: le corps en tant qu’enveloppe charnelle de la pensee,
la pensee en tant qu’intensite du corps). Le Sfumato fait un theatre pensant,
c’est-a-dire un theatre qui se pose des questions a risque, qui mene une reflexion
plastique (plastique de la pensee et pensee en tant qu’intensite plastique, corporelle).
De la l’interet porte par Ivan Dobtchev, Margarita Mladenova et Gueorgui Tenev
a la problematique anthropologique, historico-culturelle et religieuse qui marque
la culture bulgare d’aujourd’hui. De la l’interet pour le rituel qui empreint
toute la poetique du Sfumato. Cet interet tient moins a une nostalgie de l’archaique
ou a une approche esthetisante des fantasmes collectifs qu’a la nature sacree
du rituel. Ce theatre a besoin du sacre dans ce qu’il comporte de danger, d’exposition
a une alterite absolue, d’ex-stase possible, de sortie de soi-meme.
L’interet du Sfumato pour le mythe, le rituel, confrontes a la modernite, est
inseparable d’une idee de la narration qui est leur ligne de demarcation. Les
differentes productions du Sfumato sont autant de points differents sur cet axe :
leur Toison noire est tournee vers le mythe ; leur travail sur la tragedie grecque
renvoie a la fin du mythe qui signifie naissance de la narration ; le regard
porte aujourd’hui sur Dostoievski est necessairement une reflexion sur les possibilites
de la narration dans la modernite, dans un monde qui se desacralise. Le retour
a Dostoievski est incontestablement lie au phenomene d’un “retour a la religiosite”.
Le texte de Gueorgui Tenev radicalise les questions posees par Dostoievski. Pour
ce texte, le roman de Dostoievski est aussi bien “sujet” qu’objet de la reflexion :
la scene mene une reflexion sur la narration.
Le probleme de la religiosite, de la foi, de leur presence dans le monde secularise
est, certes, le grand probleme dans le dernier roman de Dostoievski. Nous pourrions
resumer ce probleme par une question critique : que devient la tentative d’approcher
de la verite transcendantale rendant la narration possible quand elle est confrontee
a la nouvelle hermeneutique de l’individu ? Contre le gre de leur auteur, dans
leur structure narrative, les romans de Dostoievski parlent differemment, disent
quelque chose d’autre. Il me semble que c’est cette discordance que saisit et
suit le texte scenique dense de La Vallee de l’ombre de la mort. Pourquoi les
narrations de Dostoievski sont-elles en desaccord avec la voix de l’auteur ?
Les idees qu’inspire le roman de Dostoievski, certainement suivi par les auteurs
du Sfumato, sont incontestablement religieuses. Mais la grande question est de
savoir si un domaine seculier tel que l’art – resultant, dans l’acception moderne
du terme, de la desacralisation du monde – est capable, et dans quelle mesure,
de suggerer ces idees.
La tentative d’acceder a l’inaccessible, l’aspiration a la verite transcendantale
engendrent la narration. La plus grande preuve en est le caractere messianico-apocalyptique
de cette narration. La fin du recit est liee a l’idee – ou plutot a la recherche
d’un mode de materialisation de cette idee dans le texte – de l’Apocalypse,
de la mort “Absolue”, de la fin de toutes choses (si nous nous referons au
texte court, mais significatif de Kant, nous pouvons evoquer aussi la trame
ethique de toute narration : pour Kant, l’idee de l’Apocalypse est necessaire
en tant que caution transcendantale de la morale et devient ainsi une idee
morale supreme). Dans ce cas, si nous apprehendons le sujet apocalyptique inscrit
dans un vaste plan culturel et anthropologique, il faudra penser le recit comme
fonde sur le rythme de la finalite apocalyptique, a l’oppose du recit mythique
qui correspond au temps de l’eternel retour. Le deplacement du recit mythique
vers la narration est une trajectoire du rythme cyclique du mythe au mouvement
sur l’axe teleologique, aboutissant a la verticalite du sacral, a la revelation
de la Verite. Ce que nous appelons narration ne serait donc qu’une “invention”
greco-judaique, irreversiblement liee a la pensee grecque centree sur l’idee
de la manifestation et a la tradition monotheiste abrahamique, supposant tant
le mode intemporel du divin que le finalisme apocalyptique et l’attente messianique.
Une telle affirmation extreme conduirait a la question de savoir si la narration
est possible hors cette logique ontologique. Que devient la narration apres
la “chute de Dieu” et donc de l’idee de l’Apocalypse, ligne de demarcation
de la vie eternelle, instant du passage au regime vertical de la verite ? En
d’autres termes, que represente la narration moderne ? Une chose est sure :
la narration moderne, disons apres Les Souffrances du jeune Werther, a, a l’evidence,
un horizon de reference radicalement nouveau., L’importance et l’impact de
Dostoievski a l’epoque contemporaine sont probablement dus au fait qu’il est
l’auteur chez qui les questions formulees ici sont thematisees avec une nettete
exceptionnelle. Dans ce contexte, c’est l’auteur moderne par excellence, un
auteur qui exprime la structure du sujet moderne et son hermeneutique inherente
de l’individualite, non seulement comme theme et objet de la narration, mais
aussi dans sa structure meme.
Comment la narration atteint-elle sa limite ? Que se passe-t-il a la limite
de la narration ? Et si la narration moderne est atheologique et ateleologique,
qu’est-ce qui la pousse vers cette limite (liee, selon les theses enoncees
a une finalite apocalyptique fondee sur la theologie) ? Je pense que c’est
devant cet abime de questions que se trouvait Dostoievski pendant qu’il travaillait
sur ses romans et le resultat est que ces romans se sont donnes comme une reponse
vecue dont nous n’avons pas fait le tour. Y a-t-il narration possible hors
la logique theologico-teleologique ? En perdant la caution transcendantale
du passage, la transcendance doit se re-produire dans le texte lui-meme, dans
l’immanence elle-meme, c’est-a-dire que l’immanence doit etre transcendee.
Tel est precisement le projet de l’art apres le romantisme, de l’art de la
modernite. Il represente une tentative de (re)-sacralisation, d’affirmation
d’un sacre immanent, contenant l’etre dans l’?uvre meme et non dans le createur
transcendant disparu. On en vient logiquement a l’idee contemporaine de l’auteur
en tant que Createur s’appropriant les attributions d’un createur divin. La
sacralisation de l’art est une reaction contre le pouvoir de l’ontotheologie
et en meme temps le symptome de son declin, de la secularisation du monde.
Dostoievski nous donne peut-etre le meilleur exemple de tentative d’incorporer
un regime messianique a l’interieur du texte narratif, d’introduire (ou plutot
de pro-duire) l’attente messianique et apocalyptique. Dans cette perspective
on pourrait incontestablement voir en Holderlin un precurseur et en Nietzsche
un continuateur de Dostoievski. Chez Nietzsche, la liberte, liee a l’auto-exposition
au danger, a la maladie, represente un passage au modus de l’extra-ordinaire,
qui est necessairement aussi celui du sacre (pour cette raison, malgre l’attitude
antichretienne de Nietzsche, on peut voir dans son geste la rehabilitation
d’une idee archaique du sacre, liee precisement a l’exposition au danger, a
un risque radical ; cette ligne implicite du projet de Nietzsche sera prolongee,
tout a fait explicitement, par Georges Bataille, quelques decennies plus tard).
Chez Dostoievski, les personnages “messianiques” sont de nouveau les malades,
les stigmatises, les “fous”, les epileptiques. Disons-le en ces termes : l’epilepsie,
l’arret du temps pendant cet instant absolu qui est celui du sens absolu, mais
aussi de la perte absolue du sens ; qui est un instant de vie hyper-intense,
mais aussi une maladie tres grave qui mine l’esprit ; qui est un instant de
vie-mort, de rencontre entre la limite et l’illimite, n’est pas simplement
un theme des romans de Dostoievski, mais aussi leur principe metanarratif.
Le rythme meme des romans de Dostoievski est epileptique.
Dans ce rythme epileptique des romans de Dostoievski bat le c?ur de l’attente
messianique contemporaine, du « messianique ou de la messianicite sans messianisme »
selon les termes de Derrida. La narration suit la nouvelle, mais une nouvelle
qui, peut-etre, ne viendra jamais, sauf dans l’acte de son attente.
Le texte de Gueorgui Tenev et le spectacle mis en scene par Margarita Mladenova
et Ivan Dobtchev se jettent a corps perdu dans l’abime de questions qu’ouvre
le roman de Dostoievski ou plutot dont il est le symptome. Quelle est la reponse
de Tenev, Mladenova et Dobtchev ?
La premiere chose qui saute aux yeux, c’est la radicalisation des strates profondes
apocalyptiques du roman : elles sont remontees a la surface et de telle maniere
qu’elles absorbent dans leur verticale (celle de l’ecroulement dans l’abime)
une grande partie du volume narratif. L’amplification de la couche apocalyptique,
la tentative de representer le temps arrete du Jugement dernier, est un acte
desespere et tragique. Il repete le geste de la tragedie : la tentative de
la renaissance (impossible) du divin du mythe par le sacrifice a un dieu absent,
comme le dieu de la tragedie grecque tel que le voit Holderlin. Le texte que
nous presente le Sfumato est donc sans conteste un texte tragique au sens pur
du terme. La question est de savoir quel est l’offrande sacrifiee pour invoquer
la manifestation de l’image “non manifestee” du divin.
A l’instar de la tragedie, le texte essaie d’individualiser la religiosite,
d’en faire une lecture a travers une hermeneutique du sujet. L’apocalypse est
ici subjectivement intensifiee. Elle a pour cadre la Modernite avec l’image
du train lance vers l’abime. Le teleologisme de la modernite – sujet, projet,
histoire – conduit a l’abime ; mais dans cet abime se trouve aussi le point
d’appui de l’axe vertical de la revelation de la verite, de l’Apocalypse. La
modernite sera jugee comme une periode de la non-manifestation du transcendant.
Ivan dit : « Je crois en Dieu a cent pour cent, mais je ne vois pas ses manifestations ».
Par ces paroles Ivan semble exprimer une demarche de pensee sur la secularisation
contemporaine en tant qu’incarnation de la religiosite dans le tissu meme de
la vie (que nous trouverons formulee differemment chez Max Weber, Karl Lowith,
Karl Barth, Marcel Gauchet, Gianni Vattimo). L’incarnation, en tant que forme
extreme de la manifestation, rend impossible toute manifestation suivante.
Le texte de Dostoievski – Tenev – Dobtchev - Mladenova est probablement une
revolte contre cette non-manifestation propre a la modernite, mais qui reprend
un geste propre a la modernite en la manifestant dans l’?uvre, en rendant immanent
le sacre. Ce qui le conduit a essayer d’effacer la narration (l’histoire –
la theologie – la modernite) dans une apocalypse qui embrasse, qui absorbe
une grande partie du texte. Mais si l’apocalypse a eu aussi son importance
pour cautionner un enchainement evenementiel intense, un rythme de vie qui
s’intensifie, la vie semble ici s’effacer et renoncer a soi, au nom de sa transcendance
absolue (n’est-ce pas la le drame initial de l’orthodoxie qui ne reussit pas
a trouver le chemin vers le monde et la vie ici et maintenant ?). S’il souhaite
vraiment quitter l’abri esthetique de l’art pour interpeller, ce texte ne risque-t-il
pas a s’eloigner de la logique chretienne de la misericorde (qui transperce
Dostoievski et ses personnages angeliques et prets au sacrifice) vers la logique
vetero-testamentaire du chatiment, ou il n’y a ni misericorde ni pardon ? Ne
faut-il pas voir la la raison du fait que c’est Ivan qui est le centre, Ivan
l’incroyant, le pecheur qui subira le chatiment, alors que le personnage d’Aliocha
n’est reduit qu’au role de temoin ? Pour repondre a ces questions, il faudra
remonter plus loin.
L’aporie de la non-manifestation du divin est peut-etre une aporie non seulement
de la modernite, mais du christianisme en general, si nous nous referons a
l’idee du sacre d’un Rene Girard, par exemple : par son sacrifice absolu, le
Christ met, une fois pour toutes, un terme a l’infinite nefaste de la violence
sacrificatoire par laquelle le sacre aussi, quand il s’exprime par la violence,
se retire du monde. Cela nous donne les raisons du dechirement particulier
du christianisme entre le sacre transcendant absolu et son incarnation dans
l’individu singulier. La singularite, l’unicite du christianisme resident probablement
dans la decouverte d’une formule paradoxale de manifestation de l’unicite dans
le sacre (c’est-a-dire, non pas de son universalite, mais de son caractere
unique et incomparable). Cette singularite, ce caractere incomparable et inalienabilite
du sacre, le christianisme les place dans l'evenement qu'est le Christ. Le
Christ est precisement un evenement, il manifeste la verite en tant qu’evenement,
et non comme une presence eternelle, la separant et la distinguant ainsi de
la ressource du Pere – Norme – Modele : nous retrouvons la le principal argument
de l’affirmation de Jean-Luc Nancy que le christianisme serait fonde sur un
acte initial de rejet-depassement de soi et de differenciation de soi, en d’autres
termes, de deconstruction.
On peut donc considerer le christianisme comme une “idiotisation” de la religion
(en se referant a l’etymologie grecque de idios= propre, special, individuel,
inhabituel, personnel), la ramenant a la personne singuliere, la personne du
“fou” victime du sacrifice : depuis le Christ jusqu’au prince Michkine et Aliocha.
Le christianisme n’essaie pas de s’approcher du sacre transcendantal par le
rituel sacrificatoire sanglant des religions archaiques. Au contraire, il rattache
la verite a la victime elle-meme : heterogene, vulnerable a tout et erigee
en symbole, chargee du peche et du crime, les assumant a l’instar du temoin
Aliocha.
La critique de l’hermeneutique moderne ne risque-t-elle pas aussi de porter
atteinte a la singularite de l’image sacree ? Dans le texte de La Vallee de
l’ombre de la mort, l’idiotisme, le singulier passe du sacre au profane porteur
de peche. La violence sacrificatoire se fige dans l’axe vertical du Jugement
dernier. La manifestation absolue de Dieu signifie l’aneantissement de sa propre
creation dont les paroles du Grand Inquisiteur sont le temoignage. Quel est
le geste de Tenev pour eviter le piege de la regression vers un esprit de vengeance
sacrificatoire vetero-testamentaire ? Il consiste dans le renversement radical
des roles dans un monde renverse. “De toutes les choses que nous ignorons,
nous savons une chose et elle est que celui qui est venu parmi nous n’est pas
Dieu”, dit Ivan en accueillant le Grand Inquisiteur. Dieu demeure non-manifeste
pour Ivan : son essence, c’est-a-dire son amour, c’est-a-dire sa singularite
ne se manifeste pas, ne vient pas. Aussi la seule reponse possible est le Jugement
dernier (« Le Christ a coule avec le sang qui tachait mes mains et, d’une certaine
facon, Il n’est pas. M’epie-t-il ? A-t-il envoye un emissaire ? Un messager ?
L’ange exterminateur ? Je sens venir le Jugement dernier. »). Pour Ivan, Dieu
ne peut apparaitre que dans l’image negative du juge ; Zossima prend la place
du Diable. Et dieu est celui qui vient, celui qui est ici sans que nous soupconnions
qu’il est : il est le faible et l’heterogene, celui qui perd son visage dans
sa misericorde et sa compassion, le malade. Il est le temoin.
Aliocha dit a Ivan: « Tu n’es pas coupable ! (...) Ce n’est pas toi... tout
cela ce n’est pas toi... Tu inventes tout... Tu es desespere ! » (La Vallee
de l’ombre de la mort, Deuxieme partie : Ivan).
Ivan sait deja, il a deja repondu: « Aliocha, je regrette que tu as ete temoin
de tout cela, mais de toute facon, tu es temoin de tout. » (La Vallee de l’ombre
de la mort, Premiere partie : Aliocha).
La rencontre avec le Sans-Image marque la limite de la narration. Atteindre la limite signifie faire face a l’illimite (la mort dans/de la narration). Mais si dans Oedipe a Colone, il ne peut etre represente, pourquoi ne le serait-il pas apres l’abandon par les dieux annonce par Holderlin a propos de Oedipe Roi? Si la fable tragique (mythos) selon Aristote se deplace dans le sens de l’ignorance vers la connaissance, la fin de la transition narrative moderne chez Dostoievski suppose, parallelement a l’accession a la connaissance et a la Verite, la confrontation avec l’ignorance absolue qui se trouve precisement a la limite de la connaissance, de son intensite maximale : l’indissolubilite de la Verite de l’Enigme. La personnification supreme de cette ultime perte reste dans la transition narrative du personnage du roman L’Idiot. Le prince Michkine, etre heterogene, malade, c’est-a-dire lie au sacre, celui qui sait tout (comme le condamne a mort qu’il decrit lui-meme) au moment de son evanouissement, ou le temps s’arrete et passe dans la verticalite temporelle de la verite (le temps ou « l’epileptique Mohammed avait parcouru le ciel ») perd connaissance et toutes ses connaissances, perd la parole (faut-il rappeler la folie de Holderlin) et meme son visage. Parmi les dernieres paroles enigmatiques et decousues que prononce l’assassin Rogojine, en s’adressant au prince, juste avant l’instant ou le prince « incarne » la verite, perdant connaissance et visage sont : « je ne connais pas encore tout pour le moment, c’est pour cela que je te le dis d’avance, pour que tu le saches d’avance ». Bien sur, ces paroles sont symptomatiques; elles indiquent que la connaissance est epuisable et impossible. A la fin du roman L’Idiot, “l’Idiot” (le singulier, le sacre, le vulnerable) devient idiot. C’est l’expression la plus synthetique de la transition qu’il realise.
L’ignorance, la folie, l’impossibilite de narrer, de representer, de continuer
plus loin… Une force extreme, arretant la force omnipresente de la narration ;
au sein de cet Omnipresent nait une chose sans limites qui rend possible la
limite de la voix. L’apparition de l’infini signifie fixer la limite : arreter
la narration. Par consequent, il ne s’agit pas (ou, du moins, pas seulement)
de « limite » au sens d’une frontiere dans le temps et l’espace, mais d’un
changement de mode ; d’entree dans un regime vertical, ou la limite devient
infini. La fin doit etre pensee en termes de creation. Epuisant le vide, le
hasard, la limite, la narration atteint la limite de l’illimite, du logique
et de l’impossibilite de continuer plus loin. Et atteignant ainsi le point
extreme de la potentialite, ou le hasard-necessite ouvre l’espace de l’infini,
la narration se fige dans un geste deictique, le geste deictique supreme :
monter la verite. Cet hiatus, cet « instant » de revelation, le point de catastrophe
du passage de l’horizontalite de la narration a la verticalite de la verite,
a necessairement un caractere iconique. C’est un tableau dans le texte (Michkine
qui caresse les cheveux de Rogojine : incarnation de la verite ; Stavroguine,
pendu derriere la porte) : c’est le figement du texte dans une image. C’est
precisement le travail de la narration dans le regime de la verite qui rend
possible sa fin : la narration peut acceder a la fin, s’arreter en introduisant
l’Infini dans le Fini, ce qui equivaut a un exces du Fini dans l’Infini, a
l’effacement de la limite.
Qui apparait a la fin du recit ? Ou bien, quelle est la fin du recit ? Ce n’est
rien d’autre que l’aboutissement a l’impossibilite de la narration : le figement
dans un tableau qui est la manifestation de ce qui ne peut etre represente
(le visage du condamne a mort, l’Idiot, les peches de Stavroguine, l’ignominie
du meurtre de Karamazov, la chute dans l’abime). Comment temoigne-t-on de ce
qui ne peut etre represente, de l’ignominie ? Comment le recit (ou la scene)
peut-il manifester le sacre apres la mort de Dieu, la verite sans ses ressources
transcendantales eternelles, la victime sans la garantie de la Resurrection,
de la Vie eternelle et de la justice rendue par le Jugement dernier ? Le vrai
sacrifice ne sera que le sacrifice in-sense, le don de soi desinteresse, sans
reserve. La verite ne sera plus ainsi la grande verite de montrer l’inexprimable,
mais la verite de la faiblesse, de l’impossibilite de la grande manifestation
: la verite de la folie, de la maladie, de la perte de la raison et du visage.
Une verite-evenement singuliere, incomparable.
Si Ivan fait une “experience avec lui-meme”, Aliocha risque lui-meme. Gueorgui
Tenev, Margarita Mladenova et Ivan Dobtchev experimentent et risquent dans
l’espace entre cette experience et ce risque.
* Boyan Mantchev, docteur en philosophie, enseigne l’histoire de la culture
et la philosophie de l’art a la Nouvelle Universite bulgare. Il dirige un seminaire
sur Le Fantasme, le sujet et le sens au College international de philosophie
a Paris.
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